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Soyez le changement que vous voulez voir dans le Monde... (Gandhi)

Être soi grâce à l'autre avec Rûmi.

Être soi grâce à l'autre avec Rûmi.

par Roger-Pol Droit.

RÛMI (prononcer : "roumi") :

Fondateur des derviches tourneurs, ce maître soufi est le sage qui a le mieux parlé des coups de foudre et de l’importance de l’autre pour se connaître soi.

Le 9 novembre 1244, dans le bazar de Konya qui était déjà une ville immense, dans un pays qui n’était pas encore la Turquie, une rencontre très étrange a eu lieu. Elle fut bouleversante, incompréhensible autant qu’imprévisible. Un homme d’une trentaine d’années, savant, estimé, influent, considéré déjà comme un maître spirituel, a croisé un mystique nomade, un illuminé inconnu, un derviche tourneur que personne n’avait jamais vu auparavant. Ce qu’ils se sont dit, ce qui s’est véritablement passé entre eux restera sans doute à jamais mystérieux. Plusieurs récits ont transmis des circonstances différentes, des paroles dissemblables. L’essentiel, c’est la conséquence.

Le nomade, qu’on appelle Shams (« soleil ») pour abréger ses surnoms de « Soleil de la religion » ou « Soleil du Vrai », a fait que le savant poète est devenu lui-même. Ce dernier se nommait Mohammad Djalal al-din, qu’on appelle toujours « Rûmi », surnom qui signifie le Romain, le Byzantin, celui qui vit dans la postérité de l’ancien Empire de Rome. Il sortira de cette rencontre comme anéanti et restauré. « J’étais cru, puis j’ai cuit et j’ai brûlé », dira-t-il lui-même. Dans cette collision spirituelle, indiscutablement, entrent en jeu du vertige métaphysique, de l’absolu et de la révélation, de l’extase et de la certitude. Mais l’important à retenir est sans doute que la présence de l’autre est décisive. C’est en se faisant disciple que le Maître devient lui-même, c’est en perdant son identité déjà construite qu’il devient cet « étonnant océan sans rivages » dont il parle.

Après cette rencontre, qui donc est Rûmi ? La réponse n’est pas simple. Parce que cet homme incomparable a fini par devenir presque insaisissable à force d’être multiple. Il ne suffit pas de dire qu’il vécut au XIIIe siècle en Perse, puis dans l’actuelle Turquie, que depuis huit cents ans on l’appelle « le Maître », qu’on récite ses poèmes et ses chants sans jamais s’en lasser. Cette figure majeure du soufisme, de l’islam en général et de la sagesse universelle, est aussi celle d’un juriste et d’un théologien, penseur rigoureux, auteur d’analyses et de distinctions subtiles, mais aussi poète mystique aux inventions paradoxales et fulgurantes. En ressortent mille enseignements, mais sans doute une seule leçon : ce qui compte, c’est de se perdre, de ne plus être soi, de disparaître des anciens repères, telle est la voie de la vérité et du bonheur réel – et seul l’autre peut nous y donner accès.

La doctrine : la voie de l’amour

Rûmi ne prétend pas avoir d’autre doctrine que l’islam, ne délivre pas une autre vérité que celle du Coran. Toutefois, ce qu’il met en lumière, de manière véritablement originale, c’est une Voie pour aimer, qui fasse de la vie soumise à l’Absolu une expérience intérieure autant qu’une observance des règles, car ces deux dimensions n’en font qu’une. Il y a donc une manière inimitable chez Rumi de plonger dans l’abandon, d’errer, de ne jamais trouver ce qu’on cherche là où l’on s’y attend, de le recevoir par surprise quand on ne s’y attend plus, et sous une forme qu’en aucun cas on n’avait envisagée. Ces paradoxes de la mystique, seule sa poésie peut les faire entrevoir.

Quelle utilité pour nous aujourd’hui ?

On peut lire Rûmi sans être croyant, pour son émotion poétique et sa puissance spirituelle. Car ce qu’il enseigne de plus fondamental, c’est qu’on n’accède véritablement à soi-même qu’à travers des rencontres avec les autres. Ces rencontres révélatrices, bouleversantes, surgissent sans prévenir et peuvent se passer de mots. Théoricien et praticien de la liberté atteinte par la soumission à l’infini, de la plus grande abondance acquise par le dénuement, Rumi est sans doute avant tout le sage qui a le mieux parlé des coups de foudre. Ils font du savant un poète, de l’égoïste un être humain, du mécréant un dévot. Evidemment, il reste à savoir en quoi consiste la foudre, mais ceci est une autre histoire.

par Roger-Pol Droit.

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